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mardi, 29 septembre 2015 00:00

Statut d’un auteur et comment celui-ci gagne sa vie

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Voici un sujet qui a souvent été abordé, et moi-même je m’y suis intéressé de près ou de loin plusieurs fois. Il fallait donc trouver une nouvelle manière d’aborder la chose. Et c’est en lisant cet article « Comment un compositeur gagne-t-il sa vie? (indice: peu grâce à sa musique) » sur le site Slate, que je me suis dit que j’avais peut-être trouvé un moyen d’y parvenir. Une nouvelle prose qui ne détient pas la vérité, mais propose diverses pistes et n’attend que vos opinions (et éclairages) sur la question. Je sais que l’on va encore me dire que je m’attèle à des comparaisons étranges, mais derrière le fait de véritablement comparer deux choses, il y a une manière d’utiliser un milieu, un exemple, afin de mettre plus en avant le domaine qui nous concerne : le jeu. Et que de s’appuyer sur des exemples permet de se faire une meilleure idée et de mieux se représenter les choses, sans pour autant les remettre en cause ou pointer du doigt un milieu.

Un métier : créer

 

De nombreux métiers puisent leurs origines dans l’art, et font des personnes qui les pratiquent des créateurs. Ici le mot art à un sens large et est prit comme une notion connue de tous et ayant à peu de chose près la même connotation. Je précise, car sinon nous n’allons pas nous en sortir et le sujet est déjà bien assez complexe, surtout que l’art dans les jeux constitue un sujet important à part entière et très controversé. Ces auteurs peuvent donc œuvrer dans de nombreux domaines (toutes les excuses pour ceux que j’oublie) : la littérature, les jeux, la danse, le cinéma, et la musique, bref tout ce qui peut être catalogué au sein des 9 arts antiques. Oui je sais le jeu n’en fait pas parti, mais passons. C’est donc la musique et le métier de compositeur qui m’a amené à cette réflexion et à voir les informations récoltées pour les analyser sous l’aspect du jeu.

 

Je vais essayer de faire court.

 

L’article du site Slate nous apprend que les droits d’auteur ne représentent qu’un quart des revenus d’une compositrice Édith Canat de Chizy, le reste provenant de son travail dans l’enseignement musical. Et que tous les auteurs possèdent deux métiers pour vivre. Dans le domaine du jeu, le constat est le même, et la chose est identique dans la Bande Dessinée par exemple. Et souvent ce n’est pas même un quart, mais bien moins. Tout en sachant qu’à l’heure actuelle peu d’écoles proposent des cours de game design adaptés aux jeux de société, et donc qu’il existe peu de personnes vivant en exerçant un second métier dans le domaine du jeu. Même si la vente ou l’animation peut constituer une activité secondaire dans le jeu.

Cyril Beros, directeur de la production à l’Ircam, nous apprend même que seulement 5 ou 6 compositeurs vivraient de leurs œuvres. Dans le jeu le constat est quasiment le même, nous savons, que Reiner Knizia ou Michael Schacht vivent de leurs créations. Je ne veux pas m’avancer, mais je crois bien avoir déjà lu qu’Antoine Bauza vivait aussi de la création, et que cela était devenu son métier à part entière. Qu’en est-il pour d’autres créateurs français, je ne saurais répondre à cette question et ne voudrait pas le faire à leur place, de peur de dire des bêtises.

Mais il faut savoir que dans la musique les revenus générés par les œuvres se répartissent entre commandes publiques et les droits d’auteur. Dans le jeu cela se limite aux droits d’auteur, peu sont les créateurs à faire des jeux sur commande (même si j’avais vu passer sur le blog de Bruno Cathala un jeu créé pour une station de ski par exemple). Ce qui grève immédiatement les revenus, puisque ces commandes publiques constituent une jolie manne pour les compositeurs. Il faut dire que les jeux de société ne sont pas aussi présents dans notre quotidien que la musique, que l’on peut retrouver partout, de l’émission de TV, au temps d’attente de compagnies que l’on joint par téléphone. On ne m’a jamais proposé une partie d’Uno pour me faire patienter.

De plus, quelques structures comme Radio France, ou la Banque Populaire proposent des bourses ou des financements. Là encore, le jeu n’en est pas encore à proposer ce genre de fonds. Il existe bien des concours, mais aucun ne propose une somme d’argent pour créer et voir venir. Ces bourses pouvant aller de 10 000 à 18 000€. Je sais que dans la littérature, il existe des bourses « d’études » pour les personnes ayant déjà été édité et désirant travailler sur des ouvrages spécifiques.

 

Un barème pour la création

 

Mais une chose vient compléter cette image. Si dans les jeux de société ou même la création graphique où les seuls barèmes sont fait par les graphites eux-mêmes, dans la musique Le ministère de la Culture établit un barème, sur lequel les compositeurs s’appuieront. Par exemple pour un opéra il faudra compter entre 13 500 et 38 500€. Enfin en principe car les négociations vont bon train selon les budgets des commanditaires. Et dans les jeux nous sommes loin d’avoir un barème en place. Les droits d’auteurs sont plutôt fixes, allant de 4 à 10%, et surtout sont des sommes versés en fonction des ventes, et non des fixes versés pour la création d’un jeu. Dans la Bande Dessinée il existait des avances sur les droits et les ventes, mais celle-ci disparait petit à petit des contrats d’édition.

Je n’irais pas à me risquer de comparer le temps qu’il faut pour créer une œuvre musicale de ce type avec un jeu, ni même à donner des idées des revenus générés par un jeu de société, mais les chiffres ont de quoi surprendre. Car dans les deux cas, il faudra que le créateur donne de son temps et de son talent. Et cela peut parfois durer plusieurs années.

 

Voici ce que gagne un auteur avec un jeu, à quelques centimes près ...

 

 

Coproduction

 

Afin de mieux rémunérer les compositeurs ou tout simplement pour pouvoir commander des œuvres musicales, il n’est pas rare que les producteurs se regroupent pour partager les frais. Une manière courante dans de nombreux domaines de la création qui permet de partager les frais, mais aussi les risques. Dans le jeu nous avons récemment vu que Crossing était éditeur par pas moins de 3 éditeurs : Cocktail Games, Moonster Games et Space Cowboys. Cette coproduction permet également d’élargir la diffusion. C’est aussi le cas de Takenoko par exemple qui est édité par Les éditions du Matagot et Bombyx. Pour les auteurs cela ne semble pas changer les termes du contrat et la rémunération qui en découle.

 

Plus d’argent pour la notoriété

 

L’article nous apprend également que selon la notoriété des compositeurs les contrats sont plus ou moins bien payés. Je n’ai pas posé la question aux auteurs, qui accepteront peut-être d’en parler dans les commentaires, mais je pense qu’être connu dans le milieu aide surement à négocier le pourcentage. Ce que je peux par contre dire c’est qu’une fois qu’un auteur a réussi à faire éditer l’un de ces jeux, il est alors plus aisé d’en faire éditer d’autres. Tandis que réussir à faire éditer son premier jeu peut parfois s’avérer être un sacré chemin de croix. Plusieurs jeunes auteurs me l’ont confirmé. La notoriété a donc une certaine influence sur la possibilité d’être publié, et je pense sur la rémunération. Comme c’est le cas par exemple dans la bande dessinée.

 

Le succès c'est comme un escalier ça va en montant ... et parfois en descendant

 

 

La question de la filiation

 

Cependant, une question vient à se poser, que deviennent les droits d’auteur lorsque l’auteur décède. Est-ce qu’il s courent encore ? Est-ce que ce cas de figure est prévu d’emblée, et cela, même si le contrat stipule souvent que l’accord est sujet à une certaine durée ? Il est vrai que les jeux de société sont encore jeunes par rapport à la musique. Dans ce milieu il est monnaie courante que les œuvres diffusées aient été composées par des auteurs décédés. C’est tellement courant que dans le top 100 des droits d’auteurs il n’y a pas un seul compositeur de vivant ! La question de l’héritage est donc à prendre en compte pour les jeux et le sera encore plus dans les années à venir si le marché continue d’être florissant.

 

Les ventes

 

Dans la musique le CD ne se vend pas très bien, réussir à écouler 2000 à 3000 pièces est déjà un joli chiffre, là encore dans la BD c’est la même chose, et dans le jeu de société j’ai envie de dire que c’est la même. Il faut donc croire que le produit culturel a bien du mal à passer quelques paliers. Et je ne rentrerais pas dans le débat du piratage, même s’il faut dire que ce piratage ne peut pas s’appliquer aux jeux de société, et que cela n’empêche pas certains artistes d’être disques d’or. Une distinction qui récompense les ventes de disques, qui peut varier selon les années et la nature du support, album ou single.

Si les compositeurs peuvent se rattraper sur les représentations ou la diffusion de leurs œuvres en dehors d’un CD, il en est tout autre pour les jeux de société, qui sont cantonnés à leurs boites en carton. Peut-être que leur récente percée dans le domaine des jeux dématérialisés et des applications pour tablettes et smartphones, changera petit à petit la donne. Mais je n’ai aucune information sur le pourcentage reversé aux auteurs lors de la vente d’application. D’ailleurs est-ce compris dans leur contrat de base ? Pourtant, j’ose espérer qu’ils touchent quelques choses, car les développeurs eux sont bien payés à la commande.

 

Du statut

 

Même si Valentin Villenave dit qu’il ne compte plus sur la commande publique, il faut l’avouer le fait que l’état prenne sous son aile les compositeurs constitue une sécurité, même si ce n’est que sur le papier. Mais surtout une certaine légitimité au statut de compositeur. Statut et métier qui n’existent même pas dans le domaine des jeux de société, et qui peine à être reconnu comme tel. Comme si la nature de la création permettait ainsi de juger ce qui est assez bon pour être reconnu et ce qui ne l’est pas. Une façon assez étrange de reconnaitre le talent. Après certaines personnes seront les premières à dire que créer des jeux n’est pas un art, mais trouveront qu’être compositeur nécessite d’être un artiste. Nous touchons ici directement à la notion même d’art avec ce que cela implique de débats et de divergences d’opinions.

 

Ceci est une ampoule, au mieux la représentation d'une idée, rien de plus ...

 

 

Un monde pas si rose

 

Pour autant les subventions ont bien diminué dans le monde de la musique. Ainsi, les aides du réseau Varèse n’ont pas été reconduites, et les collectivités locales n’ont pas été les dernières à suivre la marche. Les compositeurs n’hésitent donc pas à parler d’un système qui s’épuise peu à peu. Et l’arrivée dans le domaine public de compositeurs de renom comme Ravel, va par exemple grever les sources de revenus de certains éditeurs. Là aussi qu’en est-il du domaine public pour les jeux de société, qui semble ne pas être touché par cela. Un peu à la manière des jeux vidéo, où ce sont les éditeurs qui possèdent les droits et non pas les auteurs eux-mêmes.

Pour autant les compositeurs se plaignent de ne pas avoir de retraite, ni de vrai métier. Nous sommes donc en droit de nous poser des questions dans le domaine du jeu, où les commandes publics n’existent, ni la diffusion sur de multiples canaux et encore moins la reconnaissance d’un métier et d’un statut. Tout reste à faire, mais la route est longue, car d’autres sont passés par là sur le chemin d’à côté, et semble d’or et déjà annoncer le déclin d’un système que les auteurs de jeux n’ont jamais pu toucher ne serai-ce que du doigt.

Si l'article vous a plu, vous pourrez retrouver dans le magazine JDS n°4, un dossier sur le marché du jeu de société.

 

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